Où en est la révolte ?

Lorsque Mohamed Bouazizi s'est immolé début janvier 2011, il ne se doutait pas qu'il allait déclencher une révolution arabe généralisée sans précédent dans toute l'Histoire. L'indignation absolue qu'a suscité son acte désespéré a dans un premier temps émue, puis électrifiée toute une population tunisienne qui s'est reconnue en Bouazizi. "Nous sommes tous Bouazizi", scandaient-ils.

Depuis, trois régimes sont tombés (Tunisie, Libye, Egypte), la Syrie est sur les traces de la Libye en matière d'insurrection populaire. Malheureusement, le silence de la communauté internationale condamne les insurgés syriens à compter leurs morts par centaine, chaque jour. La Syrie n'est pas la Libye bien que Al-Assad réprime les manifestants pacifiques avec autant de férocité que ne le faisait Kadhafi. La différence se situe dans le voisinage. La Syrie est un pays frontalier de l'Iran, pays en conflit permanent avec l'Occident depuis la révolution islamique. De pareilles conditions changent la donne et poussent l'OTAN à tourner sa langue dans sa bouche sept fois avant de faire la moindre déclaration à caractère belliqueux envers la Syrie (et son alliée qui se sentirait certainement visé par la même). Le tout sans parler des réserves de pétrole libyenne qui en font un pays plus rentable à "libérer", à l'heure où les économies occidentales sont à la faillite.

La révolution en Syrie devra se faire donc de l'intérieur et avec le courage de tous ces amoureux de la démocratie qui donnent leur vie chaque jour, c'est une question de temps avant que les défections au sein de l'armée et des forces de police n'affaiblissent le Système. A ce rythme, nous allons certainement vers une guerre civile totale. Mais contrairement à la Libye, l'OTAN ne pourra pas intervenir directement. C'est alors que le temps d'un conflit, nous revivrons une guerre froide entre l'OTAN et l'axe du mal comme l'appelait Bush fils ; c'est-à-dire d'un côté l'OTAN et ses alliés qui soutiendront les rebelles en cachette et l'Iran qui fera tout pour maintenir le régime qui lui est favorable et qui lui sert d'avant-poste en Syrie.

Le Yémen, l'Algérie, la Jordanie ? D'autres pays qui peuvent encore monter dans le train en marche de la Libération des peuples arabes.

"Peuples arabes" késako ?

Moyen-âge

"Monde arabe", "peuple arabe"... De quoi parlons-nous ? 

Parlons-nous d'une entité politique qui a disparu depuis le XIIIème siècle ? C'est-à-dire du califat Abbasside, le dernier empire "purement arabo-musulman" avant qu'il ne soit absorbé dans l'immense Empire Ottoman (à l'exception du Maroc déjà indépendant et de l'Andalousie qui ne tardera pas à être "reconquise" par les européens).

Ce que nous appelons "monde arabe" aujourd'hui doit donc être cette zone géographique de l'ex-Empire Ottoman où la population parlait l'arabe, en plus du Maroc et de la Mauritanie. Une zone géographique s'étendant de l'océan atlantique jusqu'à la Syrie. Du maghreb au mashrek.

Colonisation totale

Au XIXème et XXème siècles, lorsqu'il était de bon temps qu'un pays européen choisisse un autre pays pour en faire un frigo à ciel ouvert, les différentes provinces ottomanes arabes n'ont pas échappé à la règle : 

  • La France ouvre le bal en prenant Alger dès les années trente du XIXème siècle. Suivra alors sans tarder (dans le désordre) la Tunisie, le Liban, la Syrie et enfin le Maroc que la France arrache aux allemands contre une partie de ses territoires au Congo ;
  • Le Royaume-Uni superpuissance du XIXème siècle s'empare de l'Egypte après s'être mis d'accord avec la France, il ne tardera pas à avoir une influence sur la Palestine puis sur toute la péninsule arabique ;
  • L'Italie se consacre à la Libye ;
  • etc.

Décolonisation catastrophique

Après la Seconde Guerre Mondiale, les ex-super puissances sont ruinées et n'ont plus les moyens de leur politique impérialiste, c'est alors que sous l'impulsion de la jeune ONU et des Etats-Unis (super-puissance dévoilée par la Guerre) que s'amorcera le processus de décolonisation progressive.

Cette décolonisation donna naissance à des Etats arabes fragiles, sur tous les points. Les économies développées dans ces pays étaient des économies primaires coloniales basées sur la rente et l'exploitation de la terre (ressources minières, agriculture non-industrielle, etc). Les infrastructures développées en terme de routes se contentaient de relier les grandes métropoles d'un pays en laissant la majorité écrasante de la population rurale en marge. Les chemins de fer marocains en sont un exemple : les français ont construit un port à Casablanca et depuis "tous les trains mènent à Casablanca" au Maroc ! Ce qui expliquerait par ailleurs l'essor relativement démesuré de cette ville par rapport aux autres (et à leur détriment ?).

Les colons sont partis et les autochtones étaient là, ils devaient gérer leurs pays fraîchement libérés. C'est alors qu'une réalité affreuse les a frappé : les petites gens qui ont lutté pour expulser le colon dehors ont oublié dans la foulée d'emmener leurs enfants à l'école et à la libération ils se sont rendus compte que c'est une élite, qui a peut-être collaboré avec les colonisateurs, qui dispose dans ses familles de jeunes diplômés capables de diriger le pays. Un ordre social se mettait déjà en place.

La Naqba, le Choc

Lorsque l'ONU vote en 1948 le partage de la Palestine et l'instauration d'Israël (en dédommagement pour la Shoah), "les arabes" en tombent des nus. Ils voyaient en cette décision des Etats de l'ONU, une trahison et l'introduction d'un corps étranger, un virus, afin de définitivement briser "l'unité arabe" même dans sa géographie.

Les arabes de l'époque, à peine militarisés, lancent une offensive contre le jeune Etat hébreu qui sera repoussée. Le mythe du petit Etat de quelques km² qui repousse l'assaut d'une dizaine d'Etats tous plus grands que lui (du moins en superficie) rend l'humiliation très rude à supporter pour les perdants.

Les conséquences politiques sont inouïs à l'époque : en pleine guerre froide, les pays arabes vont définitivement se diviser en deux groupes officieux, celui des monarchies et celui des républiques (d'inspiration vaguement marxiste). Les républicains qui renverseront plusieurs monarchies arabes de l'époque expliqueront l'Humiliation militaire par la trahison des monarchies installées au départ des colonisateurs.

Les égyptiens ouvrent le bal en instaurant la république au pays des pharaons et à partir de là, des complots vont naître un peu partout dans le monde arabe afin de changer les régimes en place. Après Nasser en Egypte, un certain Kadhafi exile le roi de Libye et s'installe à sa place pour quatre décennies, la famille Al Assad arrive au pouvoir en Syrie, Saddam prend l'Irak et j'en passe et des meilleurs. Le tout se passe traite rapidement, en l'espace d'une vingtaine d'années environs.

La menace des républicains conduit les monarchies survivantes (Marocaine, Jordanienne, et le reste des monarchies du Golf) à serrer le vice sécuritaire en commettant les pires atrocités inhumaines envers tous types d'opposants (républicains ou pas).

Pendant que les rois seront occupés à se maintenir éternellement sur le trône et pendant que les "républiques arabes démocratiques et sociales" se vidaient de leur sens, le chômage s'accroissait, l'économie stagnait. Bref, tout le monde bougeait sauf le "monde arabe".

Conditionnement de la révolte

Il s'est passé énormément de choses qui ont préparé cette révolution arabe. Aussi spontanée soit-elle, elle est conditionnée par des années de frustrations.

La montée en puissance des courants islamistes est quelque chose de récent. C'est le fruit de l'échec des régimes arabes à combler les attentes les plus primaires de leurs citoyens (travail, logement, dignité). L'islamisme a besoin de désespoir pour prospérer, de miséreux pour former les rangs de ses soldats et de citoyens débilisés par l'Education nationale défaillante pour adhérer à ses thèses. Le chômage aidant et le marxisme reculant, l'islamisme prospéra.

La guerre d’Afghanistan donna naissance à des groupes armés endoctrinés se réclamant de l'islam afin de contrer l'arrivée des soviétiques. Ils furent alors financés par les USA qui étaient peut-être loin de se douter qu'ils étaient en train de créer Al Qaïda. Ses rangs étaient formés d'émigrés arabes venus en masse faire la guerre sainte, dont un certain fils de notable : Oussama ben Laden et l'actuel chef de la nébuleuse Ayman al-Zawahiri, le non moins sympathique par ailleurs.

Lors de l'effondrement de l'URSS, les USA se sont imposés pendant dix années comme la seule super-puissance politico-économico-militaire. Fermer l'oeil sur les pratiques de certaines dictatures arabes en contre-partie de leur allégeance à contrer les Rouges n'était plus nécessaire, ce qui donna lieu aux libérations de prisonniers politiques au Maroc dans les années 90 et la fermeture des dernières prisons secrètes dans ce pays, par exemple.

Enfin, la mondialisation aidant, les arabes ont commencé à s'équiper en moyens de communication divers et variés. Les chaînes des télévisions satellitaires libèrent les peuples arabes du joug des télévisions nationales gouvernementales. L'information n'étant plus un monopole étatique, les choses ont commencé à se dire plus clairement sans que la censure ne puisse atteindre ces sources d'information délocalisées. Al Jazeera est créée en 1996, en 2011 cette chaîne prend une telle ampleur que les "régimes sortants" s'y sont tous pris plus ou moins ouvertement, ses journalistes ont plus ou moins été persécutes et on usa de toutes les combines pour empêcher la chaîne qatari d'émettre. Le régime égyptien détenant 51% des parts d'un satellite émettant Al Jazeera dans le monde arabe (Nilesat) n'a pas hésité à suspendre purement et simplement l'émission, en toute illégalité. Le régime libyen tenta de brouiller le signal. 

Pour finir sur Al Jazeera, cette chaîne a souvent été dénigrée par les responsables politiques de ces régimes autoritaires. Etant eux-mêmes les moins amènes à donner des leçons en liberté d'expression et en déontologie journalistique, Al Jazeera ne pouvait rêver meilleure publicité. Pourtant, elle n'est pas exempte de toute critique... Et je reviendrai là dessus plus tard dans un billet dédié.

La dernière pièce qui a permis d'organiser cette révolte spontanée (oui, ma phrase contient une contradiction de taille et un non-sens, mais c'est voulu), c'est les fameux réseaux sociaux. Facebook par-ci, Twitter par-là. On appelle les jeunes qui manifestent dans la rue "les jeunes de Facebook" systématiquement. Je reste sceptique là-dessus. D'abord, je ne veux pas que cet outil de flicage universel sans nul autre pareil dans l'Histoire de l'humanité soit érigé en un symbole d'émancipation. Ce n'est pas fair-play de ma part, mais je reviendrai là-dessus aussi.

Ensuite, je pense que l'absence de réseaux sociaux n'a pas empêché la Prise de la Bastille. Tout au plus, les réseaux sociaux furent bien physiques en ces temps-là.

Enfin, ce qui a réellement lancé ce printemps arabe, c'est la réussite de la révolution tunisienne. Elle-même due à la non-intervention des Etats-Unis (en tout cas, pas en défaveur des révolutionnaires) mais surtout à la ferveur populaire qui a résisté aux matraques et aux tirs à balles réelles. Si la révolution tunisienne avait été réprimée dans le sang, il ne s'en serait certainement pas suivi cet effet de contagion au voisinage. Si Ben Ali n'avait pas "abdiqué" (sans vouloir faire de lui un héros) et si l'armée tunisienne (et plus tard égyptienne) ne s'était pas rangée du côté du peuple, rien de tout cela ne serait arrivé.

Qu'en restera-t-il ?

La situation dans les pays "libérés" n'est pas enviable, ne nous voilons pas. Bien que chacun des trois pays soit différent, on retrouve quelques éléments communs : l'insécurité, le vide politique et la crise économique et financière.

Insécurité et vide politique

La chute d'un régime provoque forcément de l'insécurité, surtout quand cette insécurité est elle-même précipitée par le régime sortant qui retire ses forces de l'ordre, d'abord pour les orienter contre les manifestants et ensuite pour laisser prospérer l'activité truande avec le message suivant : "sans nous pour vous protéger, voilà ce qui vous attend".

A cela je réponds simplement que celui qui sacrifie un peu de sa liberté pour disposer d'un peu de sécurité ne mérite certainement ni l'une ni l'autre.

Le vide politique quant à lui est un cycle vicieux qui se crée de facto lorsque le pouvoir en place. Il se maintient à court terme à cause de la susceptibilité qu'auront les révolutionnaire à voir s'installer un nouveau pouvoir, comme si on faisait la révolution pour abolir le pouvoir et non pas pour en changer... A long terme se perpétue si l'ancien système a tout fait pour anéantir et débiliser et décrédibiliser la classe politique de sorte qu'aucun ne paraisse pouvoir prendre la relève.

Crise économique et financière

Pourquoi il y a une crise économique dans ces pays après la révolution ? Parce qu'il y en avait déjà une avant ! Celle-là, elle était facile. D'autant plus qu'elle ne reflète pas la réalité.

Certes, le chômage et la mauvaise ou l'absence de redistribution des richesses sont les moteurs des révolutions, mais cela ne veut pas dire que l'économie du pays se porte mal. La Tunisie a connu un essor économique formidable ces dernières années. Malheureusement, il n'a pas profité à beaucoup de monde et le clientélisme et la corruption du système empêchait l'économie d'avancer encore plus rapidement.

Quand une Révolution éclate, le tourisme se rétracte et l'heure n'est plus à la bronzette au bord de la piscine. Pour des pays comme la Tunisie et l'Egypte, le secteur touristique est vital et un tel repli endommage l'économie. D'autant plus que les touristes prendront leur temps avant de revenir dans ces pays-là. Il faut réinstaurer la confiance et ça prend du temps. Pour la Libye c'est plus simple : avant, le pétrole se vendait, maintenant, c'est aux arrêts. 

Après la sécurité, c'est sur l'économie qu'il faut plancher en urgence parce que la rue n'est pas raisonnable. La rue arabe a déjà souffert de décennies de paupérisation et de misère et maintenant qu'elle est libérée, elle est impatiente de voir tous ses rêves se réaliser. Or, la démocratie n'implique pas systématiquement la prospérité. La seconde puissance économique mondiale est une dictature inébranlable.

Si l'on ne fait pas très attention, il y a un risque de révoltes déstabilisantes (qui aggraveront la situation économique encore plus) voire même de contre-révolutions (militaires cette fois ?).

Le marasme ethnique 

On en arrive au piège ultime que peuvent receler ces révolutions arabes : le monde arabe n'est pas seulement habité par des arabes.

Cette constatation évidente pour les gens d'ici vous surprendra plus tard, mais le multi-ethnissisme que nous vivons ici est totalement dissimulé.

Les régimes totalitaires installés jusque lors "privilégiaient" (relativement) la majorité "arabe" alors qu'on oublie qu'au Maghreb il existe aussi les berbères. Les berbères marocains ont attendu 55 ans avant de voir leur existence reconnue par la constitution marocaine pour la première fois depuis l'indépendance. En Tunisie et en Libye, ils attendent toujours et au vu du débat vif qu'avait suscité cet ajout à la constitution marocaine par les "arabistes", on peut s'attendre à la même chose dans ces pays très similaires.

Les égyptiens n'ont pas attendu longtemps après la chute de Moubarak avant de commencer les escarmouches entre musulmans et coptes, ignorant les appels à l'unité nationale.

En Syrie, ce sera la même. Pour le moment l'ennemi est commun, mais après ?

Ces unions de circonstances entre le musulman et le chrétien, entre l'islamiste et le gauchiste, entre l'arabe et le berbère sont un acquis qui devrait être développé après les révolutions et non pas revenir à nos vieilles habitudes pour se bouffer entre-nous dès que l'ennemi commun disparaît.

C'est cette division qu'il faut colmater avant qu'elle ne soit à nouveau utilisée pour installer de nouveaux régimes totalitaires... Plus jamais.