Amina Filali : Il faut toujours un drame pour réagir
"Il faut toujours un drame" est le titre d'une chanson de rap que j'écoutais plus jeune. Elle racontait en gros qu'il fallait toujours un drame pour réagir. Ça n'a jamais été aussi vrai.
Au Maroc, il a récemment fallu un drame (et le mot est faible) pour que l'on se rende compte de l'existence d'une coquille dans le code pénal marocain, une de plus en fait. Quand je dis "on s'est rendu compte", je parle bien sûr de nous autres bourgeois des villes marocaines, vivant dans des quartiers plutôt tranquilles. Il ne faut avoir aucun mal à reconnaître qu'une barrière finit par se dresser pour nous écarter ou nous cacher de ce que vivent une majorité de marocains au quotidien, dans la plus grande des indifférences.
Le drame en question est celui du suicide d'une jeune fille qui ne supportait plus de vivre avec son "homme". Un scénario de série à l'eau de rose mexicaine ? Non, Amina Filali ne s'est pas suicidée par caprice amoureux ou sentimental. Pour lui rendre totalement justice, il faudra préciser que l'homme en question qu'elle a épousé l'avait violée. Drôle d'approche de séduction.
Sans cynisme, voici les faits : Amina est comme des dizaines de femmes qui se font violer, je dis des dizaines parce qu'elles doivent être rares dans le Plus Beau Pays Au Monde (aka Maroc) à porter plainte et donc à être recensées. Mais Amina, elle, a vu son affaire arriver devant la justice. Comble de l'ironie, ce qui était censé être une délivrance pour elle s'est vite transformé en son pire cauchemar. La famille de la défunte a en effet accepté de la marier à son agresseur... Histoire d'étouffer l'affaire. Vous savez, on a toujours peur des on-dit, la hchouma, toutes ces choses de mentalité de pays sous-développé.
Voilà comment Amina a épousé son violeur et que six mois plus tard elle s'est donnée la mort en conséquence. Je vous propose de prendre quelques instants pour digérer tout cela, parce que moi-même je suis remonté comme très rarement par un fait d'actualité et que je compte bien ne rien pardonner à tous ceux qui ont permis volontairement ou involontairement d'en arriver là. D'ailleurs, on m'a beaucoup reproché mon indignation sous prétexte que ces choses-là sont des choses courantes dans notre pays. Rien que pour cela, je suis doublement plus indigné, outré et triplement scandalisé. Franchement les gens, quand vous n'avez aucune sensibilité, quand plus rien ne vous étonne, quand vous n'avez plus envie de vous battre pour rien, au moins laissez tranquilles les gens que ça affecte profondément. Et si, en effet, l'histoire de Amina est en train de se reproduire en ce moment même pour d'autres "Aminates", c'est une raison de plus de se mobiliser, ou au moins de le dénoncer. Quand est-ce que ça se fera sinon ? Qui le fera ? Pas vous, à ce que je vois ! Non, je ne suis pas naïf et ça n'a été mon cas que rarement, je suis même le champion du scepticisme et c'est plutôt ça que l'on me reprocherait plus souvent, mais je sais reconnaître un acte de barbarie, pas vous apparemment. A bons entendeurs.
Le premier responsable est indéniablement le mari-violeur. Il l'est à tel point que mon objectif ici n'est pas d'enfoncer des portes ouvertes. Je vais donc passer mon chemin et ne pas commenter une évidence en le traitant d'animal et autres adjectifs qualificatifs. S'il est malade qu'on le soigne et s'il est sain qu'on le castre. Je plaisante à peine, passons, vraiment.
J'identifie deux responsables : le législateur et la famille. Je ne sais pas d'ailleurs qui des deux est le plus fautif et je reviendrai là-dessus pour expliquer pourquoi. D'autres personnes considèrent qu'il y a un troisième responsable dans ce drame : Amina elle-même. Je vous jure ! Vous allez voir. On va d'ailleurs commencer par ce premier "responsable" (je mets les guillemets pour vous signifier que je ne suis absolument pas d'accord, et je vous mets cette précision entre parenthèse au cas où vous ne seriez pas assez subtil, cher lecteur !).
Amina est responsable pour deux raisons : elle s'est fait violée + elle s'est suicidée. Si elle s'est fait violée, donc probablement qu'elle l'a cherché un peu, non ? Si elle n'avait pas suscité l'envie, si elle n'avait pas attiré l'oeil de son prédateur, il ne l'aurait peut-être jamais remarquée... Si elle était bien emballée dans son voile, niqab et toute la panoplie de la parfaite musulmane, elle serait parfaitement saine. Je peux vous promettre que c'est ce que pensent 80% des marocains, qu'ils le disent ou pas, qu'ils soient des hommes ou des femmes. Nous sommes dans une culture et un environnement où le viol est reproché à la victime (qui pour le coup n'est pas si victime que cela, si on les croit). C'est dégoûtant. C'est dégoûtant parce que nos femmes, nos filles et nos mères sont toutes susceptibles d'être violées et dans ce cas, on s'amuserait moins à émettre des jugements de valeur sur leur style vestimentaire ou sur leur extravagance si un jour un tel malheur devait nous frapper dans notre entourage. C'est dégoûtant parce qu'on justifie un comportement animalier et prédateur, non pas par la cruauté du violeur, mais par la docilité de la proie. Quand on raisonne de cette manière, on accepte de vivre dans la jungle. On n'a plus qu'une solution : emballer toutes nos femmes comme des toupies. Ce raisonnement est tellement dégradant pour la femme, que c'est impossible qu'il n'ait pas été inventé par des hommes misogynes, pervers et, disons-le, cons. Le raisonnement ouvert et plein de bon sens est que l'homme n'est pas forcément un bonobo et que ce n'est pas parce qu'une fille l'attire qu'il doit y voir une permission pour la faire passer à la casserole. Il y a la religion, certes. L'islam demande aux femmes de ne pas "provoquer" les hommes, mais je n'ai jamais lu de hadith ou de sourate où dans un alinéa bien caché on pourrait déceler "et au pire, les hommes, si vous succombez, c'est la faute à ces salopes !". Il me semble bien que la retenue est de mise des deux côtés, alors arrêtez de nous baratiner avec la religion et la détourner pour justifier des relents totalement machistes et d'un autre temps.
Pardon pour la digression, revenons à Amina la responsable : on a vu que c'était parce qu'elle était violée, parlons de son suicide. Elle s'est suicidée. Oh la la, c'est un interdit total. Non, je ne parle pas de l'interdiction pénale de se suicider (une autre démonstration des efforts de notre législateur à pondre des lois totalement... futiles), mais bel et bien de l'interdiction religieuse, un poil discréditante pour Amina. Sachant très bien que je m'avance en terrain miné (remettre en cause l'interdiction de se suicider en islam, c'est tout aussi impossible que remettre en cause l'interdiction du concubinage quoi !), je vais essayer d'aborder le sujet différemment. On ne peut pas reprocher à Amina son suicide sans reprocher à Mohamed Bouazizi le sien. D'ailleurs, je pense que les gens qui en arrivent à ce point culminant de la critique facile sont les mêmes, ou en tout cas de la même haute école culturelle.
Dans les textes c'est carré : ne vous suicidez pas, c'est écrit dans le coran noir sur blanc. Je voudrais cependant formuler la question suivante : Mohamed Bouazizi a pêché lourdement en se suicidant, est-il damné pour autant ? Sur le papier c'est assez manichéen tout ça : tu te suicides, tu vas en enfer, parce que tu es un mauvais. Mais on ne peut pas ne pas voir les conséquences de son acte, il a déclenché un soulèvement dans tous les pays arabes et une prise de conscience dans ces pays arabes qu'on n'était pas condamné à vivre en sous-citoyen, qu'on pouvait aspirer à la liberté, au partage équitable, etc. Et même si ce printemps arabe est en train de tourner court, il y aura un avant et un après l'immolation de Bouazizi. J'aime d'ailleurs à rappeler que la démocratie française ne s'est pas construite au lendemain de la prise de la Bastille, mais qu'il a bien fallu environ un siècle pour stabiliser les choses. Le plus important c'est que la dynamique soit enclenchée. Bouazizi mérite-t-il l'enfer pour son acte ?
Franchement, je ne saurai dire s'il mérite l'enfer ni même le paradis, je veux juste vous inviter à de l'humilité par rapport à ces choses très techniques en religion. Quand vous jugez les gens, quand vous dites "celui-là ira en enfer" ou même "celui-là ira au paradis", vous êtes en train de vous prendre pour Dieu, vous êtes en train de décréter à la place de Dieu, et je pense que pour Dieu, faire cela est plus dangereux que de se donner la mort. C'est votre droit de condamner le suicide, comme moi je condamne l'IVG "de loisir" ou comme on pourrait condamner l'euthanasie (ou du moins en débattre sérieusement), mais par pitié, n'énoncez pas de sentences d'enfer et de paradis, vous n'êtes pas Dieu. Humilité les amis, seul Dieu jugera la personne que vous prétendez juger, et d'ailleurs il vous jugera aussi, et nous tous. ('fin, bref)
Pour revenir à Amina, c'est pareil. Elle n'a pas déclenché une dynamique aussi active et aussi étendue que Bouazizi, néanmoins voilà. Laissez les jugements divins, au Dieu, nous n'en sommes pas.
Amina n'est pas une responsable, les vrais responsables sont une société oppressive, bête et cruelle (représentée dans le cas de Amina par la famille, les parents surtout), ainsi que notre législateur, qui au bout du compte n'est que le résultat de notre société (ce n'est pas totalement mathématique vu l'état de notre démocratie, mais un peu quand même).
J'imagine bien la scène : un jour ou un soir, le père apprend que sa fille a eu un "accident de la vie", la virginité est partie, l'honneur avec (un parallèle intéressant). La mère pense déjà que sa fille va rester "bayra", un peu veuve avant même de se marier. En gros, cette fille se transforme en boulet pour toute la famille, un poids. Je les imagine peut-être la réprimer, mais au fond ils essayent juste de comprendre ce qui s'est réellement passé. Peut-être même qu'ils essaient, qu'ils espèrent que c'est de la faute à la petite mineure (ah oui, je n'avais pas précisé jusque là : Amina était mineure). Si c'est de sa faute, au moins ils pourront l'engueuler, la battre, lui faire subir un enfer, plus légitimement. Si ce n'est pas de sa faute, peut-être qu'ils feraient exactement la même chose. Quoi qu'il en soit, l'affaire arrive en justice. Une bonne nouvelle qui n'en est pas, une bonne nouvelle qui nous rappelle que la justice en question est marocaine et archaïque, un pléonasme. L'ironie bat son plein.
L'ironie bat son plein d'autant plus que le juge décide contre toute attente (se sent obligé ?) d'appliquer la loi. Une loi ancestrale et poussiéreuse qu'il ressort. Plus précisément un article de loi qui, j'imagine, a été mis en place avec des bonnes intentions derrière, trop bonnes intentions d'ailleurs et trop prétentieuses intentions : réparer le dommage subi. Essayer de recoller les morceaux, au lieu de punir. Un peu comme si on voulait mettre en place un dispositif de réconciliation entre deux époux pour éviter qu'ils en viennent au divorce. Sauf que voilà, Amina n'était pas mariée, elle n'était même pas majeure et on a largement établi dans ce billet qu'elle n'a pas forcément choisi de se faire violer. L'article de la loi que j'appelle "je-te-viole-et-je-t-epouse-comme-ça-on-reste-copains-quand-même" est à peu près le suivant : "Lorsqu'une mineure nubile ainsi enlevée ou détournée a épousé son ravisseur, celui-ci ne peut être poursuivi que sur la plainte des personnes ayant qualité pour demander l'annulation du mariage et ne peut être condamné qu'après que cette annulation du mariage a été prononcée" (Cf: source).
Je m'imagine dans la tête du père : "on lui refourgue la fille, comme ça c'est pas grave pour son honneur, de toute façon s'il a du culot il demandera pas si elle est vierge avant le mariage...".
J'hallucine...
En fait, au bout du compte, c'est peut-être les gens qui s'en foutent de cette affaire qui ont raison. Je suis si fatigué d'avoir raconté tout cela qu'au final je ressens un profond sentiment d'inutilité. Cette catastrophe est une affaire courante dans ce pays et je me sens tellement impuissant et tellement inutile. Alors peut-être qu'au final mon indignation me permet de me donner bonne conscience tant je ne peux rien y faire, mais voilà, c'est dit. Vous en faites ce que vous voulez à votre tour. J'en ai fini, c'est une course de relais, soit vous poursuivez la course soit vous arrêtez, mais j'ai tellement l'impression que rien ne changera jamais que ça me fout le vertige.
Reste plus qu'à faire la queue pour un visa.

Cela fait des semaines que tu m'as envoyé ton mail. Ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai pu trouver une fenêtre pour y jeter un coup d'oeil. je suis finalement restée plus longtemps que prévu car j'ai eu bcp de plaisir à lire un style qui accroche, une émotion intelligente et beaucoup de conscience sociale et politique.
Mais je n'aime pas ta chute... C'est le combat sincère et réel de ceux qui croient en un meilleur Maroc qui permettra le vrai changement!
Go on...
Juste un petit détail. Une femme, une fille (un garçon ou un homme) ne se fait pas violer, mais est violée. La nuance semble minime mais en fait ça change tout.
Si elle se fait violer, c'est de sa faute, elle a agit pour subir ce viol.
Si elle est violée, elle est victime et uniquement ça !
Je trouve qu'elle a eu beaucoup de courage d'oser dénoncer un crime tel que le viol dans un pays ou si j'en crois ce que tu écris tout le monde s'en fout. C'est déjà pas facile dans des pays plus... à l'écoute.
Et c'est terrible qu'elle ait dû se suicider pour se faire entendre. Je lui souhaite de reposer en paix. Merci à toi pour ce billet (même si j'y réponds bien tardivement).