Cela nous est tous arrivé de nous faire doubler dans une queue, ici au Maroc. Bien sûr, les valeurs sont tellement chamboulées chez nous, que c'est déjà une exception qu'il y ait une queue, mais quand il y en a une, il n'est pas forcément systématique que le marocain y voit un grand intérêt.

Pour le marocain, faire la queue ne règle pas son problème. Quand un marocain arrive devant un service, une porte, ou même la soupe populaire, il ne comprend pas pourquoi ses concitoyens sont tous là, immobiles, attendant quelque chose de lointain, alors qu'ils pourraient tous se ruer en même temps, jouer des mains et des coudes, pour essayer d'être servis en premier.

Donc quand il y a une queue de 20 personnes, il n'est pas exclu que quelqu'un double tout le monde et se positionne pile poil devant le guichet. Cette prouesse nécessite beaucoup de "dureté de la face", comme on dit chez nous, mais il faut croire qu'on est beaucoup à avoir ce don, ici-bas.

Les scientifiques ne savent pas à quel moment exact l'Homme de cromagnon a cessé de l'être pour devenir l'Homme moderne. Certains disent que c'est l'invention du feu, d'autres que c'est l'évolution et la complexification du langage... Moi je pense que c'est arrivé le jour où il a compris l'intérêt de faire la queue. Et qu'on en soit encore à débattre de l'utilité de la queue, en dit long sur notre avancement sur l'échelle de l'évolution darwinienne. 

Le mépris de la queue, chez nous, n'est pas le signe d'un snobisme particulier. Le riche ne fait pas la queue, parce qu'il ne se mélange pas au peuple, certes ; mais le pauvre ne fait pas la queue, parce qu'il n'en a pas envie. C'est juste comme ça, on trouve ça ridicule de s'aligner avec discipline et patience. Ce n'est pas digne de nous. Le mépris de la queue chez nous c'est partout, vraiment partout. Par exemple à l'aller, dans un aéroport, quand la pauvre hôtesse annonce l'embarquement et que tout le monde se rue en entonnoir, comme si l'avion allait partir sans eux. Et c'est la même chose au retour, quand on veut passer le contrôle des frontières plus vite que le monsieur qui patiente avant nous depuis 15 minutes déjà. Le plus horrible avec cet exemple de l'aéroport, c'est qu'on n'est pas seul. M3ana lbarani, et khbarna kate wsal.

Je ne sais pas si une étude sera faite un jour, mais je suis absolument certain qu'il y a une corrélation positive et forte entre : faire la queue, avoir une circulation routière fluide et vivre heureux.

Mais bien sûr, tant que c'est le magueulisme qui l'emportera (et le mépris de la queue en est un symptôme clair et net), il ne faudra pas s'étonner de vivre dans la jungle. Pas besoin de changer une constitution pour réformer un pays, faisons la queue et on nous prendra peut-être un peu plus au sérieux dans des revendications plus poussées.