Amis Tunisiens, amis Egyptiens, il y a un an, nous étions fiers de vous. Fiers et admiratifs. Même si c'est assez schématique de présenter les choses de la sorte, vous avez carrément déboulonné les despotes qui vous dirigeaient depuis des décennies. Certains d'entre-eux voulaient instaurer la présidence à vie, croyant que les citoyens du XXIème siècle accepteraient cela, d'autres voulaient carrément installer durablement leur progéniture sur le trône de la république. Vous avez dit "NON", et vous aviez raison. Et puisque les précurseurs ont plus de mérite, je tire mon chapeau aux Tunisiens qui ont rappelé aux arabes que c'était à eux de lutter pour leur liberté, que personne d'autre ne le fera à leur place et que cela paye forcément.

Au Maroc, nous ne vivons pas la même situation. Ici, un processus qui avance à la vitesse de l'escargot a été enclenché dès la chute du mur en Europe. On nous donne des miettes de liberté et le pouvoir en place a de temps en temps (par nostalgie, plus que par conviction) recours à d'anciennes méthodes pour nous "calmer". Néanmoins, le marocain n'aspire pas au changement. Est-ce la conséquence de siècles de docilité civile ? Ceux qui disent cela (nos amis algériens, par exemple) n'ont jamais rien compris à l'Histoire du Maroc. Jamais le marocain n'a été docile, jamais le pays n'a été pacifié (par les dynasties qui se sont succédées), jusqu'à l'avènement du protectorat français qui nous a coalisé contre lui. En fait, le marocain n'aspire pas au changement parce qu'il sait/pense que le changement peut être pour le meilleur comme pour le pire et étant donné le niveau de nos hommes et femmes politiques du moment, il ne se sent pas en confiance de les voir "vraiment" prendre le pouvoir (que ce soit dans le cadre d'une monarchie vraiment parlementaire, ou autre). Alors est-ce de la lâcheté ou de la sagesse ? Je ne peux dire, pour le moment.

Mais là n'est pas la question. Il ne s'agit pas du Maroc dans ce billet, il s'agit de la démocratie. Il s'agit de ce que j'entends de la part des imbéciles qui disent : ils ont fait la révolution, qu'est-ce qu'ils ont gagné ?

Leur dignité ! Leurs enfants et l'histoire seront fiiers d'eux. Et vous ? Vous léguerez quoi ?

Oui, mais c'est pas ça qui les nourrit aujourd'hui ! Leurs économies se sont effondrées, ils sont plus pauvres qu'aux temps bénis d'avant.

Fine analyse. Mais alors, où voudriez-vous en venir ? Que avant, c'était mieux et que ces gens se sont révoltés pour le plaisir ?

Il y a une confusion grave chez nous qui nous pousse à amalgamer "démocratie" et "économie". Beaucoup de gens, ici-bas, croient que la venue de la démocratie ne se concrétise que par l'avènement d'un temps où l'économie est florissante. Mais c'est faux. La démocratie est une finalité, l'économie est tout autre chose. L'effondrement d'un régime politique met à rude épreuve les investisseurs étrangers et les touristes qui sont très frileux et volatiles généralement. Mais tout cela n'est que le prix de la démocratie, et ce prix vaut toujours le coup d'être payé.

Il y a aussi l'insécurité. Il paraît que c'est devenu invivable en Tunisie, de ce côté-là. Mais que voulez-vous que je vous dise ? A mon goût, celui qui estime qu'il peut renoncer à un peu de sa liberté pour avoir un peu de sécurité ne mérite certainement ni l'une, ni l'autre. C'est le propre de tout régime totalitaire d'offrir la sécurité. La protection. "Nous allons vous protéger, contre le monde, contre tout le monde et contre vous-même. En contre partie, signez-nous un chèque en blanc et renoncez à tout.". Signez-vous ?

La démocratie a peut-être déçu, de par ses résultats. Il faut dire que le musulman est borné et que pour lui l'habit fait le moine. Il fera toujours plus confiance à un commerçant barbu qui l'arnaque, sous prétexte que ce monsieur "craint dieu", plutôt qu'à un commerçant non-barbu. Je parle-là évidemment de la montée de l'islamisme. Nous avons eu le tort de confondre islamisme et islam. Je crois dur comme fer que le pouvoir ne doit pas avoir de religion, parce que aujourd'hui, la religion est utilisée pour abrutir les peuples. Parce que pour la religion, le musulman peut tout accepter, tout gober, sans réfléchir. Et ce n'est pas de notre faute, on nous a éduqué à tout gober, tout accepter religieusement, sans réfléchir. 

Ce n'est pas être impie que de dire que le pouvoir ne doit pas avoir de religion, c'est juste pour qu'on ne nous prenne pas pour des cons. Et c'est ce qui est en train de se passer aujourd'hui, même au Maroc. Quand Benkirane dit qu'il a tout fait pour aider les chômeurs et qu'il ne lui reste que la prière, on a bien envie de prier avec lui, mais à ce moment-là qu'il démissionne et laisse son poste à quelqu'un qui ne fera pas QUE prier. Prier, on le fait tous à la maison, mais venir au parlement pour "prier", c'est vraiment utiliser la religion pour abrutir les masses. Personne ne l'a élu imam, ce monsieur. Mais de toute façon, c'est sa spécialité d'esquiver en utilisant la religion. Je me souviens qu'en octobre dernier, mon école de management (HEM) l'a invité, parmi d'autres politiciens, et à un moment donné il répondait à je ne sais quelle question embarrassante en citant le coran. Citer le coran, je veux bien ! Mais là, c'était clairement pour faire taire l'assistance ! Nous ne l'avons pas laissé faire et nous l'avons hué en grande majorité, et c'est alors qu'il nous a sorti son phénoménal "je n'ai rien à faire avec des gens qui sifflent le coran".

La formulation même est prétentieuse ! Ce monsieur se prend pour le coran. Ou alors, il fait semblant de croire que c'est le coran qu'on sifflait et pas lui. De toute manière, c'est un homme politique, par définition quand tu lui sers la main, tu recomptes tes doigts, on ne saura pas s'il est sincère dans sa bêtise ou s'il est juste fourbe, mais je veux juste vous illustrer à quel point l'islam ne doit pas être utilisé comme argument pour prendre le pouvoir de nos jours. Cela pouvait marcher il y a des siècles parce que les gens étaient plus disposés à l'obéissance, aujourd'hui on  veut avoir le droit de questionner les gens qui nous dirigent et les sanctionner (par le vote, par la justice), et c'est juste tellement pénible d'en faire autant avec des gens qui se réclament directement de Dieu, parce qu'à la moindre insolence de notre part, ils nous traitent d'impies, de satanistes, de jeunesse débridée et j'en passe. Et au final, qui se réclame pour Dieu, vous demande de lui concéder des prérogatives divines.

Voilà pourquoi Marx disait que la religion était l'opium du peuple. Ce n'était pas pour attaquer la religion, mais pour dénoncer les effets qu'elle peut avoir quand elle est utilisée par des gens au pouvoir.

La démocratie, accrochez-vous à cet idéal. Même si dans un premier temps les courants religieux prendront le dessus. Ils finiront par décevoir (parce que tout homme politique déçoit, c'est une règle) et à ce moment-là, les gens se souviendront que politique et religion sont deux domaines différents et se mettront à élire les gens les plus compétents et non pas les plus pieux. Continuez à croire en la démocratie, pas parce qu'elle vous apportera la richesse, ce n'est pas sa prérogative : elle vous apportera la dignité, le sentiment de peser, d'être important quelle que soit votre situation financière, d'être respecté, d'aller dans un poste de police sans avoir peur de l'arbitraire, d'aller dans un tribunal sans avoir peur de l'injustice, etc. Ne demandez pas à la démocratie autre chose que ce qu'elle peut donner, sinon ne vous étonnez pas d'être déçu. Cher Abdel-Ilah Benkirane, nous, nous n'avons rien à faire avec des gens qui nous prennent pour des cons.

Quant à l'économie et à l'insécurité : l'économie doit être repensée par des gens qui s'y connaissent, que vous élisez, cela ne se fait pas d'un claquement de doigts et ne croyez pas les hommes politiques qui vous diront le contraire. Quant à l'insécurité, on a cru trop longtemps que l'on était des bêtes, que seul un régime autoritaire pouvait nous tenir (qui, ici au Maroc, n'entend pas la fameuse phrase "sous Hassan II, cela ne se serait pas produit comme ça"), on est persuadé qu'on est des animaux qu'il faut mâter ! Et d'après le théorème de Thomas : quand un être humain considère qu'une chose est réelle, elle devient réelle dans ses conséquences. C'est donc tout un travail de rééducation de la pensée et de la société pour faire comprendre aux gens que si au commissariat on ne torture plus les gens, ce n'est pas pour leur permettre d'être encore plus malfrats, ce n'est pas "siba", c'est juste l'état de droit et qu'il faut se montrer digne de cet état de droit. N'oubliez pas qu'en Egypte, l'ultime recourt de Moubarak avait été de vider les villes de la police pour que l'insécurité règne et que les égyptiens se souviennent "à quel point ils ont besoin de lui". Cela n'a pas marché dans le temps, espérons que ces stratégies fourbes et machiavéliques ne marchent plus jamais.

Le printemps arabe n'est pas fini. Merci à la Tunisie et à l'Egypte.